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La Bataille de Cannes

 

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La Bataille de Cannes
216 av. JC
Carthage - Rome

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Dans le cadre de nos études sur l’art de la guerre, nous avons étudié sous ses différents aspects la première grande bataille particulièrement marquante dans l’histoire de la stratégie : La bataille de Leuctres en 371 av JC. Cette bataille marquait une véritable rupture permettant à Thèbes d’infliger une défaite sévère à Sparte par l’utilisation de la stratégie dite « du fort au fort ».
La deuxième bataille que nous sommes amenés à étudier oppose Hannibal à l’armée romaine. C’est au cours de cette bataille que va se révéler tout le talent de stratège du grand Hannibal Barca à la tête de l’armée carthaginoise. Cette bataille de Cannes est un tel chef-d’œuvre tactique, qu’elle a servi de référence dans certains conflits jusqu’à nos jours et est toujours étudiée dans les écoles militaires.


Hannibal traversant le Rhône

Situation

C’est en -219 av. JC que débute la deuxième guerre punique lorsque le général carthaginois Hannibal Barca s’estimant, après deux années, suffisamment préparé remonte en europe et assiège la ville de Sagonte qu’il soumet après un siège sanglant de plus de huit mois.
Cette première étape dans l’avancée des troupes carthaginoise est d’autant plus importante pour Hannibal qu’elle lui fournit une place forte dans une des plus puissante forteresse de la région. Place forte qui lui servira avec efficacité de base arrière dans ses avancées conquérantes à venir.

En -218 av. JC, poursuivant sa remontée au Nord, Hannibal prend la route de l’Italie, franchit le Rhin, puis les Alpes avec difficulté. C’est après avoir traversé le Pô, dans le Tessin qu’Hannibal inflige une nouvelle défaite à l’armée romaine. Lors de cette bataille, les tribus gauloises du Nord de l’Italie, intégrées dans l’armée romaine font défection et se rallient à l’armée du carthaginois. Face à ces défections de plus en plus nombreuses des auxiliaires gaulois, le général romain Publius Cornélius Scipio repasse le Pô et se replie sur la Trébie.
Hannibal se dirige alors vers la Trebie, défait une fois de plus l’armée romaine. Lors de cette bataille il perdra, en raison de leurs blessures et du froid, les 38 éléphants passés depuis dans la légende.

En -217 av. JC, la guerre marque un temps d’arrêt après la bataille du lac de Trasimène lors de laquelle Rome perd 30 000 hommes qui seront massacrés ou fait prisonniers.

En juillet -217 av. JC Quintus Fabius Maximus, plus connu sous le nom de Fabius, est nommé consul. Le Consul Fabius, face à l’avancée irrésistible des armées d’Hannibal, adopte une stratégie de temporisation devenu célèbre sous le nom de « méthode fabienne » et qui lui vaudra le surnom de Cunctator (le temporisateur).

Mais l’élection en mars -216 av. JC de deux nouveaux consuls Lucius Aemilius Paulus (Paul Emile) et Caius Terentius Varro (Varron) change la situation, ceux-ci étant résolument partisans de l’offensive.

La faiblesse tactique de l’armée romaine

La méthode Fabienne

Après les défaites du Tessin, de La Trébie et de Trasimène, le bilan pour Rome est très lourd voire calamiteux, et son prestige s’est effondré auprès de ses alliés : 30 000 citoyens sont morts, et les celtes ont rallié les armées carthaginoises.
Après son élection, en juillet - 217 av. JC, le consul Quintus Fabius Maximus décide de ne plus engager le combat et adopte une stratégie d’usure et de harcèlement. Une telle stratégie ne se limite pas simplement à un refus du combat dans l’objectif de gagner du temps. Fabius poursuit, en réalité , le double objectif d’user le moral des troupes ennemies et d’influer sur sa capacité à recruter des alliés.
En d’autres termes, parfaitement conscient de la supériorité d’Hannibal, Fabius cherche à casser le dynamisme de l’armée ennemi et à l’empêcher le recrutement de nouvelles troupes. Comme le décrit parfaitement Basil H. Lidell Hart « Une condition fondamentale s’imposait à cette stratégie si Fabius voulait qu’elle assurât le succès de la grande stratégie : il fallait que l’armée romaine manoeuvrât en terrain accidenté afin d’annuler la supériorité de la cavalerie carthaginoise, qui aurait pu être décisive » [Basil H. Lidell Hart Stratégie, chap.3].

C’est ainsi que Fabius mène pendant trois ans une guerre d’usure, véritable guérilla d’une efficacité certaine, lui permettant de ternir l’image de vainqueur d’Hannibal et l’empêchant aussi toute installation permanente. Mais cette stratégie atteint sa limite avec l’impatience populaire et politique régnant à Rome, et Fabius doit céder sa place à de plus belliqueux, mais aussi, assurément, de moins bons stratèges que lui.

Une doctrine romaine inadaptée

Face à un génie militaire considéré comme le plus grand stratège de tous les temps, l’armée de Rome souffre de faiblesses qui seront savamment exploitées par le général carthaginois.

Hannibal possède, en effet, une vision globale de son plan misant en premier lieu sur la tendance romaine irrésistible à lancer avec impatience l’attaque pour obtenir une victoire décisive et c’est l’engouffrement frénétique des troupes romaines vers l’avant qui est la première raison de sa lourde défaite à Cannes.

L’atout premier d’Hannibal est donc sa connaissance parfaite de la tactique romaine. S’attaquer à la stratégie de l’ennemi, plus qu’à l ’ennemi lui-même comme le précise Sun Tzu : « Ce qui, donc, est de la plus haute importance dans la guerre, c’est de s’attaquer à la stratégie de l’ennemi » [Sun Tzu L’Art de la guerre, III, 4]. Principe mis aussi en avant par Miyamoto Musashi : « Les yeux fixés, dans la tactique, sont pour ainsi dire des yeux fixés sur les pensées adverse » [Miyamoto Musashi Gorin No Sho, Vent].

L’armée romaine est tributaire d’une doctrine de combat qui se révèle fatale par l’absence de mobilité de ses unités tactiques. Confrontée à un dispositif carthaginois extrêmement mobile et adaptatif, l’armée romaine souffre de la grande lenteur de déplacement et de déploiement de ses légions.

La bataille de Cannes

Forces en présence et dispositifs

Le dispositif carthaginois est à scinder en trois éléments distincts.
La ligne de front tout d’abord est très longue, plus longue que la ligne romaine. En son centre sont présents essentiellement les fantassins gaulois et ibères. Ce sont ces soldats qui subiront les plus lourdes pertes sans grand regret, d’ailleurs, pour Hannibal qui les considère comme peu fiables en raison de leur grande indiscipline.

Sur les extrémités de la ligne de front alignant 40 000 fantassins, est placée la très redoutable et très redoutée infanterie lourde africaine qui viendra boucler la manoeuvre.
Le point fort d’Hannibal, ensuite, est sa cavalerie en léger surnombre par rapport aux romains (10 000 contre 7200), mais surtout diversifiée et très aguerrie.

Sur l’aile droite est placée la cavalerie numide constituée de 3500 cavaliers.
Sur son aile gauche, clé de sa manœuvre, Hannibal aligne 6500 cavaliers lourds gaulois et ibéres dont l’objectif immédiat sera d’écraser rapidement la cavalerie romaine qui lui fait face dans un rapport de forces totalement disproportionné.

Face aux carthaginois, les forces romaines sont nettement supérieures disposant de 40 000 fantassins et 2400 cavaliers auxquels s’ajoutent des troupes auxiliaires à hauteur de 40 000 fantassins et 4800 cavaliers.

C’est donc avec une force globale constituée de 80 000 fantassins et 7200 cavaliers que l’armée romaine se met en place contre l’armée carthaginoise dans un rapport de presque 2 contre 1 en sa faveur.

La disposition des troupes romaines est classique et le front est constitué de trois lignes successives. Le premier bloc est celui de l’infanterie légère constituée de « vélites » dont la principale fonction est de harceler l’adversaire au moyen de toutes sorte d’armes de jet et de projectiles avant que ne se fasse le choc d’infanterie.
Le deuxième bloc, est quant à lui constitué d’hommes plus expérimentés formant en réalité la première ligne de combat d’infanterie. Les « hastati » en tête sont les plus jeunes suivis des « principes », combattants confirmés. Le dernier bloc est celui des « triarii », vétérans de la légion.

Déroulement de la bataille

La bataille de Cannes se caractérise par une disposition volontairement déséquilibrée, sur la base d’une ligne de front convexe, créant trois points de friction [Nous employons volontairement le terme de « friction » défini comme un « point de contact » des belligérants et non comme le fait Clausewitz qui considère que la friction est un concept regroupant ce qui « s’oppose à l’action de guerre ».] qui seront les trois positions successives du centre de gravité des combats. Le combat s’amorce sur ces trois points de friction.

Sur l’aile gauche, le général carthaginois fait donner toute la puissance de sa cavalerie lourde gauloise et ibère, en fort surnombre sur la cavalerie romaine avec pour objectif est de défaire la cavalerie romaine en un temps record.

Sur l’aile droite la cavalerie numide stabilise et fixe la cavalerie d’auxiliaires romains avec pour objectif de tenir en respect les auxiliaires romains durant un temps suffisant pour permettre à la cavalerie lourde de venir se porter rapidement à l’assaut sur les arrières romains.

Le front convexe est quant à lui le leurre destiné à se refuser [« Se refuser » dans le sens de « Ne pas vouloir faire » est un terme militaire couramment utilisé, indiquant un recul volontaire.] de façon maîtrisée, afin d’attirer l’infanterie adverse qui s’enfoncera d’autant plus sur le champ de bataille que la résistance punique est habilement mesurée.

PHASE 1 Le combat de cavalerie

Très rapidement, le « coup de massue » de la cavalerie lourde punique sur l’aile gauche du front est décisif et la cavalerie romaine est écrasée, alors que l’aile droite fixe l’avancée de la cavalerie auxiliaire romaine et que le front s’enfonce sous la pression romaine.

Une fois la cavalerie romaine défaite sur le flanc gauche, la cavalerie lourde gauloise et ibère traverse ventre à terre le champ de bataille afin de venir se jeter sur les arrières de la cavalerie auxiliaire romaine. Ce choc est puissant et rapide, comme l’a été le précédent. Les cavaliers auxiliaires romains sont désormais en très net sous-nombre, encerclés, assaillis tant sur leur avant que sur leurs arrières et subissant un assaut massif et violent à l’arrivée des cavaliers gaulois..

Pendant ces chocs brutaux sur les forces de cavalerie romaines, le front est, quant à lui, toujours en mouvement. Les romains s’enfoncent inéluctablement au centre de la ligne de front. Les troupes puniques reculant, les ailes très étendues de la ligne se referment sur les légions romaines.
La ligne de front carthaginoise est constituée de fantassins gaulois et ibères. Ses ailes sont, quant à elles, constituées de la très puissante infanterie lourde africaine qui referme progressivement la nasse et vient encadrer des troupes romaines désormais en perdition.

L’issue de la manœuvre est fatale à l’armée romaine. Les légions sont tenues en arrêt à l’avant par les troupes celtes et espagnoles, attaquées sur ses deux flans par l’infanterie africaine et subissent sur leurs arrières les assauts d’une cavalerie lourdement armée et déjà victorieuse. La cavalerie numide quitte rapidement le champ de bataille à la poursuite des derniers éléments en fuite de la cavalerie auxiliaire romaine.

Encerclée de toute part, l’armée romaine a perdu en totalité sa cavalerie, et doit faire face à un encerclement complet qui, peu à peu, se resserre dans une perfection qui ne lui laisse plus aucun espace de mouvement, plus aucun recul, pas même l’espace nécessaire au maniement des armes.

PHASE 2 L’encerclement

Hannibal perd dans cette bataille environ 5500 hommes (4000 gaulois, 1500 espagnols et africains) et seulement 200 chevaux. La plus lourde perte est celle des soldats gaulois en raison de leur position centrale sur la ligne de front. Force est de constater, par ailleurs, que ces pertes assumées par les gaulois faisaient certainement partie du plan d’Hannibal qui de ce fait préserve ses meilleures troupes et sacrifie des fantassins gaulois indisciplinés qui n’ont pas ses faveurs.

Pour Rome, en revanche, la bataille a tourné au massacre. Polybe estime les pertes romaines à 70 000 hommes, Tite-Live est plus crédible avec une estimation de l’ordre de 48 000 morts dont 45 000 fantassins.

Le nombre de prisonniers est aussi très impressionnant avec un nombre estimé à 3000 fantassins et 1500 cavaliers.

Quelle que soit la réalité des chiffres avancés, variable selon les auteurs, l’une des plus grande armée jamais réunie par Rome est anéantie et une grande partie purement et simplement massacrée.
La perte est d’autant plus importante pour Rome qu’étaient présents au sein de ses troupes de nombreux membres de l’aristocratie romaine. Tite-Live mentionne, outre le consul Paul Emile, deux questeurs, entre vingt et trente tribuns, quatre vingt sénateurs ou magistrats ayant rang de sénateurs, d’anciens consuls, d’anciens prêteurs, d’anciens édiles.

Après la bataille

Après cette campagne destructrice, et une bataille qui tourne au massacre à Cannes, Hannibal ne donne toutefois pas le coup de grâce à Rome distant de 400 kilomètres.

Les différents auteurs justifient ce choix délibéré du général carthaginois par plusieurs raisons. Tout d’abord Hannibal ne disposait pas du matériel qui lui était nécessaire pour assiéger une ville protégée par le mur Servien. Hannibal n’aurait eu, ensuite, pour objectif, que la destruction du pouvoir de Rome en la privant de ses alliés et non la chute de la cité en tant que telle.

Quelles que soient, cependant, les raisons de sa décision, Hannibal se la verra reprocher par ses proches. Selon Tite-Live, Maharbal, un de ses généraux, qui lui aurait déclaré : « Hannibal, tu sais vaincre mais tu ne sais pas utiliser ta victoire ! » [Histoire de Rome, livre XXII, LI]
Les années qui suivirent donneront raison au général Maharbal car Rome, qui ne reconnut pas sa défaite, sut prendre les mesures politiques et militaires nécessaires.
Les succès remportés sur d’autres terrains d’opération dont en Hispanie, la ténacité du peuple romain, la fidélité de ses alliés et des généraux de grande valeur, aboutiront en - 202 av. JC à la bataille de Zama qui verra Scipion l’Africain, défaire Hannibal en employant contre son illustre créateur la tactique utilisée à Cannes.

Le génie d’Hannibal

La Création d’apparences

Gardons en mémoire les principes de Sun Tzu, dont la citation devenue célèbre « Tout l’art de la guerre est basé sur la duperie » [Sun Tzu L’Art de la guerre, I, 17]. Cette règle absolue de la stratégie est complétée quelques lignes plus loin : « Appâtez l’ennemi pour le prendre au piège ; simulez le désordre et frappez-le » [Sun Tzu L’Art de la guerre, I, 20] Le général qualifié doit dominer les arts complémentaires de la simulation et de la dissimulation.

Dissimuler son objectif est au cœur de la pensée militaire asiatique avec Sun Tzu en Chine mais aussi avec Miyamoto Musashi au Japon pour lequel : « Aussi, il faut empêcher de regarder et de voir les caractéristiques d’un endroit difficile » [ Miyamoto Musashi Gorin No Sho, Feu.]

En disposant son armée, Hannibal montre la réflexion approfondie qu’il a eu sur une stratégie très élaborée et fait preuve d’une très grande anticipation. L’ensemble de la bataille était déjà écrite dans sa globalité dans l’esprit du général carthaginois qui n’a plus eu, ensuite, qu’à la mettre en action.

La disposition préparatoire du front en arc convexe était certes l’appât destiné aux troupes romaines, mais plus encore, la longueur de cette ligne de front rendait difficile tout contournement. La possibilité d’un contournement par l’armée romaine n’étant que théorique puisque non prévu par sa doctrine classique de combat linéaire.
Au cours de la bataille, les romains ne réalisent pas ce qui se joue tant sur leurs ailes que sur la ligne de front.

Le recul trop rapide de la ligne de front carthaginoise aurait du alerter les généraux romains « Lorsque la moitié de ses effectifs avance et que l’autre recule, il tente de vous attirer dans un piège » [ Sun Tzu L’Art de la guerre,IX,31 ] .
L’armée romaine n’avait d’autre choix que de venir au contact à l’endroit même ou Hannibal l’avait décidé. Le choix du point de contact est une composante essentielle des tactiques élaborées par Hannibal.

Nous sommes bien ici, dès le premier choc des armées, dans la création d’apparence si chère à Sun Tzu dont le conseil est clair : « Ne vous jetez pas goulûment sur les appâts qui vous sont offerts » [ Sun Tzu L’Art de la guerre, VII,29 ].

La ligne de front en pointe de diamant, véritable appât destiné aux troupes romaines, a ordre de reculer doucement sous les assauts adverses, ce qu’elle fait parfaitement bien, permettant ainsi aux carthaginois de mettre en place la nasse fatale.

Le parfait emploi des forces

Si la stratégie globale d’Hannibal lors de cette bataille est un chef-d’œuvre, les mouvements internes n’en sont pas moins, eux aussi, de petites merveilles de tactique militaire. En effet, la disposition des troupes et la parfaite utilisation des spécificités de chacune d’entre elles, montrent la puissance du génie à la manœuvre.
C’est un basique de la doctrine militaire qu’exprime Lidell Hart quand il écrit : « Le succès de la stratégie dépend d’abord et principalement d’une saine appréciation et d’une adéquation de la fin et des moyens » [ Basil H. Lidell Hart, Stratégie Chap.19 ] et même Carl von Clausewitz indique que : « La meilleure preuve de génie d’un général est de savoir organiser sa guerre en conformité avec ses moyens et ses buts » [ Carl von Clausewitz, De la guerre Livre III, chap.1. Nous considérons l’apport de Clausewitz à l’art de la guerre très grandement surévalué, tant ses écrits ne sont que l’expression d’une tactique militaire propre à la guerre industrielle, à ce titre très « daté » et par conséquent sortant du champ d’une conceptualisation plus universelle. Notre propos est illustré par Clausewitz lui-même : « Quand la disproportion est telle qu’aucune limitation de l’objectif ne peut conjurer la catastrophe, ou que la durée de la campagne est trop longue, la tension des forces doit se concentrer en un seul coup désespéré, prévu en comptant sur l’audace et la supériorité morale » (Livre V, chap.3) . Car il est clair que la bataille de Cannes démontre qu’en pareille situation, la stratégie complexe mise au point par Hannibal n’avait rien d’un coup désespéré ... ] .
Les principes stratégiques et tactiques exposés par Sun Tzu dans l’Art de la Guerre sont basés notamment sur la manœuvre souple et coordonnée d’éléments de combat distincts et sur la concentration rapide vers les points le plus faibles.

Hannibal est dans un rapport de force en sa défaveur d’environ 2 contre 1. Mais, il dispose de forces d’une efficacité redoutable dont l’utilisation, tant dans le temps que dans l’espace, va faire basculer ce rapport de forces.
Sur l’aile gauche, face aux 2400 cavaliers romains, se présentent 6500 cavaliers lourds gaulois et ibères.

Nous retrouvons chez Hannibal le « coup de massue » qui avait fait la victoire d’Epaminondas lors de la bataille de Leuctres opposant Thèbes à Sparte.
C’est ce coup de massue de la cavalerie lourde carthaginoise, par sa victoire rapide, qui permet la prise de possession des arrières romains. Ne s’arrêtant pas à sa victoire sur l’aile gauche, la cavalerie lourde traverse le champ de bataille pour venir prendre à revers la cavalerie auxiliaire romaine déjà aux prises avec les cavaliers numides. Le choix de cette cavalerie lourde permet d’obtenir l’effet escompté par le général carthaginois et de totalement déstabiliser le dispositif des légions romaines.

Sur l’aile droite face aux 4800 cavaliers auxiliaires romains se présentent 3500 cavaliers numides.
La cavalerie numide n’a pour seule mission que de maintenir la cavalerie romaine auxiliaire et d’empêcher son débordement. Le choix des cavaliers numides est, sur ce point, particulièrement adapté. Les cavaliers numides sont des cavaliers instinctifs, montant sans selle, ni bride. Leur spécialité est le cercle cantabrique consistant à harceler l’ennemi de leurs traits tout en formant un cercle autour de lui. Tite-Live précise d’ailleurs qu’ils partaient au combat avec deux chevaux, sautaient de l’un à l’autre lorsque le premier était fatigué, et ce, même en pleine bataille. Guerriers de harcèlement, les cavaliers numides sont extrêmement aguerris et leur technique de combat leur permet de contenir le flux adverse en le maîtrisant totalement afin de laisser le temps à la cavalerie lourde se venir se porter en appui sur les arrières adverses.

La ligne de front disposée par Hannibal est beaucoup plus longue que la ligne de front romaine. C’est la taille de cette ligne de front, alliée à sa convexité, qui ne donne aucun choix aux troupes romaines en terme de localisation du choc frontal. Ce choc frontal aura lieu à l’endroit choisi par le général carthaginois.
La composition de la ligne de front, par ailleurs, est en parfaite adéquation avec le but poursuivi. L’infanterie lourde constituée des troupes africaines est, contre toute logique, placée sur les deux extrémités et non au centre. L’enfermement des légions romaines s’accompagne donc de l’arrivée brutale et mécanique des légions africaines encore fraîches dont l’efficacité et la bravoure force le respect des romains et que Tite-Live qualifiera de « Fine fleur de l’armée carthaginoise ».

Lors de l’enfermement des troupes romaines par recul du centre du front, l’écrasement de la cavalerie et la remontée des ailes carthaginoises ; l’infanterie lourde et les troupes romaines se retrouvent bloquées sur leur avant par les lignes de front, harcelées sur leurs arrières par la cavalerie lourde gauloise et ibère et subissent un choc latéral violent assené par des troupes d’infanterie lourde africaine.
Les troupes romaines expérimentées qui n’ont pu, au départ de l’engagement, venir prendre position à la tête du front sont désormais assaillies de toutes part, enfermées par l’étau carthaginois.

La maitrise du temps

Tous les auteurs militaires s’accordent sur l’évidente nécessité de maîtriser le temps. Qu’il s’agisse de Sun Tzu à de nombreuses reprises : « Ce qui est de première importance dans la guerre c’est d’être prompt comme la foudre » [ Sun Tzu L’Art de la guerre, I, 26 ], « La promptitude est l’essence même de la guerre » [ Sun Tzu L’Art de la guerre,XI, 29 ], « Tu Yu : Une attaque peut manquer d’ingéniosité, mais il faut absolument qu’elle soit menée avec la vitesse de l’éclair » [ Sun Tzu L’Art de la guerre, II,6, ]. De Miyamoto Musashi : « Dans les arts militaires, tels que le tir à l’arc, tir au fusil, jusqu’à l’équitation, tout obéit au rythme et à la cadence. Dans tous les arts et techniques on ne peut aller contre le rythme » [ Miyamoto Musashi Gorin No Sho, Terre ] qui est, quant à lui, plus orienté sur une vision globale du temps comme expression d’un rythme naturel. Ou même de Clausewitz, qui précise, dans les principes fondamentaux devant être respectés pour l’établissement du plan de guerre : « Il convient d’agir aussi vite que possible, sans délai ni détour » [ Carl von Clausewitz De la guerre, Livre VIII, chap9 ]

Le facteur temps est donc un élément primordial durant l’ensemble de la bataille au niveau des trois points de friction. Sur ces trois points, la composante temporelle est traitée de façon différente et favorise la coordination du schéma global, rejoignant véritablement la vision rythmique de Miyamoto Musashi.

Le premier point de friction est le centre de la ligne de front caractérisé par un temps contrôlé de l’avancée romaine. Son rôle n’est pas d’emporter la bataille, et sa résistance doit être mesurée. Son rôle est de faire entrer les lignes romaines dans le dispositif. Ce premier point de friction est un point de recul volontaire. Dans ce refus opéré par la ligne de front, notons la parfaite connaissance de la stratégie romaine par Hannibal. En effet, le succès de la manœuvre sur ce point de friction dépend de sa capacité à résister même si son recul limite ses efforts.
En reculant , les troupes carthaginoises de la ligne de front attirent la première ligne romaine constituée de vélites et évite la remontée des troupes lourdes de deuxième ligne voire celle des troupes romaines expérimentées. La ligne avançant à l’avantage de l’armée romaine, ce mouvement rotatif des troupes romaines est perturbé.

Le deuxième point de friction est l’aile droite de la ligne de front caractérisé par un arrêt du temps. Ce point est particulièrement sensible dans le dispositif d’Hannibal. En effet, le combat est proportionné avec un léger désavantage pour la cavalerie numide. La bataille se joue certainement sur cette position et le facteur temps prend toute sa dimension.

L’aile droite doit tenir afin de laisser le temps à la cavalerie lourde gauloise et ibère d’emporter l’aile gauche, de traverser le champs de bataille et de venir se porter en renfort sur les arrières de la cavalerie auxiliaire romaine. Il s’agit donc d’un point de fixation. Le choix d’Hannibal de disposer sur cette aile des cavaliers numides est particulièrement judicieux en raison de leur technique de combat de harcèlement et de leur habileté au cercle cantabrique.

Le troisième et dernier point de friction, point clé du dispositif, est l’aile gauche qui doit subir le coup de massue de la cavalerie lourde gauloise et se caractérise quant à lui par la vitesse. Au contraire des deux autres, celui-ci se doit de céder très rapidement en faveur des puniques. C’est dans ce but qu’Hannibal dispose une cavalerie en très fort surnombre. Le choc doit être décisif pour Carthage, et il doit l’être extrêmement rapidement, afin de permettre à la cavalerie lourde de prendre position sur les arrières romains et de venir renforcer les cavaliers numides.

Le contrôle des centres de gravité

Contrairement à Clausewitz qui développe une lourde argumentation sur les différents centres de gravité d’un conflit, et même si cette vision est principalement orientée vers une guerre de grande ampleur, nous ne pouvons que constater qu’un conflit non-mondialisé ne peut s’articuler qu’autour d’un seul centre de gravité.
La vision de Clausewitz est ici une vision exclusivement tactique de guerre industrielle « Ramener le poids ,de la force ennemie à des centres de gravité aussi peu nombreux que possible » [ Carl von Clausewitz De la guerre, Livre VIII, chap9 ]. Clausewitz confond « centre de gravité » et « point de friction ».

Adapter sa tactique à la situation de l’adversaire est un élément majeur de la pensée de Sun Tzu, qui reprend constamment l’image de l’eau s’adaptant à son support. Cette idée se retrouve aussi chez Miyamoto Musashi qui reprendra, à titre d’illustration, la même image : « L’eau est une très bonne image pour faire comprendre notre principe. Il faut rendre notre esprit semblable à l’eau. L’eau prend la forme des récipients qui la contiennent, qu’ils soient carrés ou ronds. L’eau peut se réduire à une goutte ou atteindre la taille d’un océan » [ Miyamoto Musashi Gorin No Sho, Terre ].

Face à la carte du champ de bataille et la disposition des troupes des deux camps, il pourrait apparaître simple de fixer un centre de gravité unique et stable durant toute la bataille, et de placer celui-ci au centre de l’engagement .
En réalité le centre de gravité se déplace durant toute la durée du combat et l’initiative est toujours à mettre au crédit des troupes puniques.

Lors de la mise en place, la position du centre de gravité n’est ouvertement pas au centre de la ligne de front. La présence sur l’aile gauche d’une cavalerie lourde puissante de plus de 6500 cavaliers face à une cavalerie romaine qui n’en aligne que 2400, donnant un rapport de force de 2 à 3 contre 1 marque un profond déséquilibre global. La ligne de front, elle-même, se refusant ne peut constituer un centre de gravité mais tout au plus un point de friction. Le centre de gravité est donc au début de la bataille situé sur l’aile gauche et Hannibal en a le contrôle. Dès l’engagement, les puniques sont les maîtres du jeu, et prennent l’initiative comme l’aurait conseillé Miyamoto Musashi : « […] prendre l’initiative est la première chose à faire dans la tactique » [ Miyamoto Musashi Gorin No Sho, Feu ].

Une fois l’aile gauche emportée rapidement par les carthaginois, l’effort est immédiatement déplacé vers l’aile droite. Il est facile d’imaginer la puissance qui se déchaîne alors sur la cavalerie auxiliaire romaines lorsque la cavalerie lourde carthaginoise traverse le champ de bataille pour venir en appui des cavaliers numides.
Cette puissance de cavalerie fait basculer le centre de gravité vers l’aile droite en un temps record. Et pendant ce temps là, le front se refuse aux romains et gagne du temps.

Enfin, une fois les ailes anéanties, la souricière termine de se refermer sur les romains. Le centre de gravité trouve enfin sa place au milieu des troupes romaines harcelées de toutes parts et prêtes à se faire massacrer.

L’ensemble de la manœuvre correspond parfaitement à la vision du rythme développé par le célèbre sabreur japonais, dans une sorte de cercle vertueux de la tactique guerrière condensé par Lidell Hart sous la formule : « Le mouvement engendre la surprise, et la surprise donne de l’impulsion au mouvement » [ Basil H. Lidell Hart Stratégie Chap.19 ]. 

La stratégie d’Hannibal aurait-elle pu échouer ?

Certains auteurs militaires opposent à la stratégie d’encerclement voulue et menée par Hannibal le pari risqué lié à la résistance de la ligne de front.
Ils considèrent la manœuvre d’autant plus risquée que toute rupture dans la continuité de la ligne de front carthaginoise aurait conduit au basculement de l’équilibre des forces, déséquilibrant l’armée punique et la désorganisant au point de conduire à une lourde défaite d’Hannibal. Si cet argument peut présenter une certaine logique, il ne résiste pas à l’analyse de la bataille elle-même.

En premier lieu, la ligne de front, quoique très étendue, n’est aucunement statique car elle se refuse doucement devant l’avancée des troupes romaines. C’est ce refus qui lui permet, d’une part, une résistance plus longue et, d’autre part, évite aux troupes romaines les plus aguerries de venir prendre position en tête du dispositif.

Il est nécessaire aussi de se souvenir que le choc violent de la cavalerie lourde gauloise sur l’aile gauche a conduit à un écrasement rapide de la cavalerie romaine. La prise de contrôle des arrières romains par la cavalerie gauloise, même si elle n’a fait dans un premier temps que traverser pour soutenir la cavalerie numide sur l’aile opposée, a du être pour le moins déstabilisante pour les lignes romaines arrières. On imagine , en effet, assez aisément la panique qui a du saisir les dernières lignes romaines lorsque les cavaliers lourds gaulois ont surgi au triple galop sur leurs arrières.
La configuration des différents contacts entre les composantes de chaque armée, nous laisse à penser que le « système rotatif » des troupes romaines sur le champ de bataille n’a pu s’exécuter, laissant sur les arrières les soldats les plus expérimentés et diminuant mécaniquement la puissance du choc frontal.

En second lieu, la gestion du temps est un facteur primordial de la réussite de la bataille. C’est ce qui a poussé Hannibal à prévoir, dès le début de l’engagement, ce « coup de massue » sur son aile gauche et à placer la très expérimentée infanterie africaine lourde sur les extrémités de la ligne de front.

Car plus les troupes romaines avancent, plus la force de leur poussée diminue en raison de la nécessité de prendre en compte l’assaut sur leurs flancs et de se préserver des mouvements de la cavalerie lourde gauloise sur ses arrières.
L’efficacité de la stratégie adoptée semble donc foncièrement dépendante de la rapidité d’action de la cavalerie lourde, mais la disposition des troupes puniques et les gestion des différents rapports de force mis en place sur l’ensemble du dispositif, permettent à Hannibal de s’assurer le contrôle total du temps. La rapidité de l’encerclement assure une prise de risque minimum sur le centre du dispositif.
Quand bien même la rapidité de la cavalerie gauloise aurait été moindre, les caractéristiques de la ligne de front laisse à penser que son simple mouvement mécanique était déjà en mesure de donner la victoire à l’armée carthaginoise.

La qualité de l’encerclement, enfin, est un autre facteur de grande importance face au risque de rupture de la ligne de front. L’encerclement réalisé est très resserré. La longueur de la ligne de front, le blocage des troupes aguerries romaines sur les arrières et l’arrivée mécanique de l’infanterie lourde africaine sur les ailes, forment une véritable nasse. Ce resserrement va piéger les troupes romaines par simple manque d’espace. Harcelées de toutes part, les légions romaines ne disposent plus d’aucun espace de manœuvre et même le maniement des armes leur devient difficile.

C’est pour ces raisons que le risque pris par Hannibal est en réalité à relativiser et la crainte d’une possible défaite due à la rupture de la ligne de front, n’est en réalité qu’une crainte théorique.

Lidell Hart pourrait conclure simplement : « […] tout plan doit tenir compte de l’aptitude de l’ennemi à le déjouer » [ Basil H. Lidell Hart Stratégie Chap.19 ]. En prenant le contrôle de l’espace, du temps, de la stratégie de l’ennemi et du rythme général, Hannibal a retiré à l’ennemi romain toute capacité à déjouer sa manœuvre.

Une bataille qui fera date dans l’histoire militaire

La stratégie mise au point par Hannibal n’est pas sans rappeler celle d’Epaminondas lors de la bataille de Leuctres. Moins dans sa mise en place que dans le puissant « coup de massue » initial donné à la cavalerie romaine. Ce « coup de massue » marque, en effet, le début d’un processus de prise de contrôle des éléments essentiels de la bataille que sont l’initiative, le temps et la maîtrise du centre de gravité. Hannibal rapproche le centre de gravité de ses troupes à cheval, sur l’aile gauche puis sur l’aile droite du front et le positionne enfin au centre du champ de bataille. La mobilité du centre de gravité est un facteur spécifique au combat disproportionné et doit s’accompagner d’un contrôle absolu des points de friction.

Malgré un volume de force en sa très nette défaveur, Hannibal fait preuve d’un génie militaire incomparable.

La bataille de Cannes a inspiré les généraux jusqu’au XXème siècle. Ce fût notamment le cas du général Alfred von Schlieffen, chef d’état major de l’armée allemande, qui rédigea en 1905 le plan portant son nom ( « Plan Schliefen »), que l’armée allemande utilisera sous forme modifiée au tout début de la première guerre mondiale. Le général Alfred von Schlieffen publiera d’ailleurs en 1913 une étude sur la bataille de Cannes.

On retrouve la stratégie d’Hannibal durant la première guerre mondiale dans les batailles d’encerclement et d’anéantissement de Tannenberg en 1914, et sur le front de l’Est en 1941.

Bibliographie
LIDELL HART Basil Henry, Stratégie,
MUSASHI Miyamoto, Gorin no sho,
SUN TZU, L’art de la guerre.
CLAUSEWITZ Carl von, De la guerre.

Infographie, René HYS

 

 
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