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Tactique et Stratégie

 

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Tactique et Stratégie
Notions ou concepts ? Vers une redéfinition terminologique

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Premiers éléments de réflexion

Toute personne s’intéressant à la stratégie, qu’elle soit militaire, économique, financière, politique ou même sociale, s’est un jour posé la question : Quelle est la différence entre la stratégie et la tactique ?
Les termes de « Tactique » et de « Stratégie » reposent sur de très nombreuses analyses prenant principalement leur source dans l’activité militaire.

Selon l’Académie Française pour les définitions et le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales pour les étymologies :
Stratégie  : Partie de l’art militaire qui consiste à préparer, à diriger l’ensemble des opérations de la guerre. Cette campagne fut un chef-d’œuvre de stratégie. Il s’emploie aussi figurément et désigne l’Art de manœuvrer. La stratégie parlementaire.
Étymologie : Empr. au gr. σ τ ρ α τ η γ ι ́ α « commandement d’une armée » d’où « aptitude à commander une armée, dér. de σ τ ρ α τ η γ ο ́ ς, qualités d’un général » et « manœuvre ou ruse de guerre ».

Tactique : Art de disposer et de manœuvrer les troupes sur le terrain, de les employer au combat.
Étymologie : Empr. au gr. τ α κ τ ι κ ο ́ ς « qui concerne l’arrangement, spécialement l’organisation ou l’alignement d’une troupe ; propre ou habile à faire manœuvrer des troupes, habile tacticien » ; dér. de τ α ́ σ σ ω « ranger, assigner une place ». II empr. au gr. η ̔ τ α κ τ ι κ η ́ (s.-ent. τ ε ́ χ ν η) « l’art de ranger ou de faire manœuvrer des troupes, la tactique », de τ α κ τ ι κ ο ́ ς.

Selon le Le Centre de Doctrine d’Emploi des Forces (CDEF), organisme du Ministère de la Défense :
« [...] il convient de définir les trois niveaux hiérarchisés de la conception et de la conduite des opérations.
Le niveau stratégique est celui auquel un État ou un groupe d’États fixe les objectifs de sécurité à l’échelon national ou multinational et les rôles des moyens engagés, militaires ou non. L’action stratégique vise à neutraliser ou à détruire les centres vitaux de l’adversaire, éléments essentiels de la capacité adverse de combattre ou d’entretenir le conflit, ou un fondement de sa volonté.
Le niveau opératif est celui auquel une opération est planifiée, conduite et soutenue sur un théâtre d’opération, en vue d’atteindre un objectif militaire fixé. L’action opérative vise à détruire, neutraliser ou réduire les centres de gravité de l’adversaire.
Le niveau tactique terrestre est celui où sont préparées, conduites et exécutées les manœuvres, en vue d’atteindre les objectifs définis par le commandant de théâtre. Il vise à détruire, neutraliser ou contrôler les points décisifs adverses, en vue d’agir sur un ou plusieurs centres de gravité.

Au regard de leur définition et de leur étymologie, la distinction des termes pourrait sembler claire. La tactique se situe au niveau du champ de bataille, alors que la stratégie s’envisage au niveau de l’ensemble de l’Armée.
Formalisé autrement, la tactique correspondrait à un enjeu local et limité dans le temps, alors que la stratégie concernerait un enjeu global à plus long terme. Ces premiers éléments ne sont pourtant pas dépourvus d’ambiguïtés. La définition de la tactique n’est, par exemple, pas si claire. La tactique semble aller au delà du simple rangement des troupes, et s’étend à leurs mouvements. Quant à la stratégie, elle inclut « l’Art de manœuvrer », recoupant ainsi la définition de la tactique « Art de manœuvrer les troupes ».

Sir Basil Lidell Hart [1], brillant analyste de la stratégie et stratège de haut niveau lui-même n’était pas satisfait de ces définitions. Il lui a, en effet, été nécessaire de rajouter un niveau supplémentaire à la distinction entre « Tactique » et « Stratégie » en faisant appel à un nouveau terme, celui de la « Grande Stratégie ».
« Grande stratégie » sous-entend, donc, qu’il existerait une « petite stratégie », mais dans ce cas que devient la « simple stratégie » ?
La « gesticulation terminologique » de Sir Basil Lidell Hart induit le constat clair que la distinction habituelle « Tactique-Stratégie » n’est pas pertinente. Il existe effectivement différents niveaux de stratégie. L’absence de pertinence, qui gêne tant Lidell Hart tient-elle à des omissions ou à une mauvaise définition des termes ?
Napoléon, lui-même, rejetait le terme de « Stratégie » pour lui préférer celui de « Grande Tactique »
Hannibal, Napoléon, Marlbourough, Rommel sont-ils des tacticiens ou des stratèges, des grand tacticiens ou des grands stratèges, ou encore de brillants commandants d’opérations ?

Face à cette accumulation de termes : « Stratégie », « Grande stratégie », « Opération », « Tactique », « Grande Tactique », le flou est réel. Personne ne semble en mesure de donner, de façon argumentée, une définition cohérente, pertinente et durable. Les auteurs se succèdent en développant des ajouts parfois imaginatifs, sans jamais, pour autant, répondre de façon satisfaisante à la question. Aucun ne remet en cause la définition originelle des termes qu’ils emploient et torturent au gré de leurs argumentations.

L’exemple de la Blitzkrieg allemande.
Le terme de Blitzkrieg (signifiant « guerre éclair ») est une stratégie offensive visant à emporter une victoire décisive par l’engagement localisé et limité dans le temps d’un puissant ensemble de forces mécanisées, terrestres et aériennes dans l’optique de frapper en profondeur la capacité militaire, économique ou politique de l’ennemi.

La Blitzkrieg est Tactique, car l’engagement est localisé et limité dans le temps. Mais c’est une action militaire interarmées dont le commandement échappe à l’échelon local. La Blitzkrieg n’est donc pas Tactique.

La Blitzkrieg est Opérative, car elle est une campagne militaire interarmées avec des objectifs fixés au niveau stratégique. Mais la limiter à une simple opération militaire est en contradiction avec sa définition même. Au delà de la victoire opérative, l’objectif est de frapper en profondeur la capacité, certes, militaire mais aussi économique ou politique de l’ennemi. La Blitzkrieg s’attaquant à la capacité combative de l’ennemi, elle ne peut être évaluée à l’aune de sa seule victoire militaire. De plus, dans le cas de l’opération « Barbarossa [2] », la victoire-éclair militaire était acquise et pourtant l’absence de ses autres facteurs de succès (notamment économique), conduit la Blitzkrieg contre l’URSS à un échec. La Blitzkrieg n’est donc pas Opérative.

La Blitzkrieg est Stratégie, car elle ne peut être viable qu’en obtenant une victoire sur les terrains militaires et économiques. Mais elle est aussi opérative en tant qu’opération militaire interarmées et tactique en tant qu’opération localisée et limitée dans le temps. En étant, en même temps, opérative et tactique la Blitzkrieg n’est pas Stratégie

Les cadres dominant la pensée stratégique militaire moderne n’apportent pas plus de réponse et conduisent au contraire à une profonde incohérence terminologique. Objectivement, quoique militaire, localisée et limitée dans le temps, la Blitzkrieg allemande est une STRATEGIE NATIONALE mise en œuvre par une STRATEGIE MILITAIRE et conduisant à des STRATEGIES LOCALES.
La confusion des termes est totale. Les pays occidentaux se dotent de forces nucléaires tactiques et stratégiques, alors que l’échelon décisionnel se situe dans les deux cas au niveau supérieur de l’Etat, c’est-à-dire au niveau stratégique. Il existe des forces aériennes stratégiques, alors que leur niveau décisionnel se situe à la fois au niveau stratégique (politico-militaire) et au niveau du théâtre d’opération, mais elles ne sont pas structurées sous l’angle interarmées. La décision d’engagement d’une frégate anti-sous-marine n’appartient plus au Commandant (Tactique), ni au Commandant de la Task-Force (Opérations) mais bien à l’Etat-Major sur accord politique (Stratégique). Aucun militaire ne peut plus être un stratège car sa réflexion se limite à l’intervention militaire et ne prend pas en compte les manœuvres diplomatiques et économiques.
Tout cela n’a donc plus aucun sens, le référentiel terminologique installé dès l’origine semblant faux à sa base.
Dans l’histoire militaire, le terme « Stratégie » est apparu tardivement. Il est introduit en 1771 par Joly de Maizeroy[3] à partir du grec « Strategein » signifiant « conduire une armée ». Joly de Maizeroy donne à ce terme nouveau un sens orienté vers la dimension politique de l’Art de la guerre. La stratégie est dialectique, en ce qu’elle est l’art de combiner « Les temps, les lieux, les moyens ».[4]
Le terme ne remporte au départ que peu de succès dans le milieu militaire. Il est repris en 1799 par Dietrich von Bülow [5], puis Jomini et en 1804, Clausewitz [6] distingue, à son tour, Tactique et Stratégie de la façon suivante : "La tactique est la théorie de l’emploi des forces au combat alors que la stratégie est celle de l’emploi des combats en vue de la décision finale" [7].
Pour Clausewitz, l’analyse des combats et des guerres passées permet la distinction entre des combats uniques et une victoire globale. Les deux termes représentent donc deux réalités distinctes qui interagissent dans le temps et dans l’espace.

Dans l’art de conduire la guerre, les batailles napoléoniennes marquent une rupture par l’introduction de la guerre de mouvement. C’est pour prendre en compte cette omission volontaire de Clausewitz que le terme « Opérations » fait son apparition sous la plume de moins célèbres colonels et généraux principalement allemands et autrichiens. Le terme d’Opérations apparaît donc pour prendre en compte la guerre de mouvement dans les manœuvres militaires.

Malheureusement, la nouvelle distinction Stratégie, Tactique et Opération, qui sert de base à toutes les réflexion stratégiques occidentales n’est pas plus satisfaisante. En effet, depuis Rommel et son Afrika Korps [8], un autre type de « manœuvre » peut représenter un enjeu vital dans la conduite des opérations. Cet enjeu majeur est la Logistique qui ne peut se ranger dans aucune des catégories définies par ces termes couramment utilisés.

Une tentative de refondation des principes

A ce stade, et avant de débuter toute redéfinition de ces termes, il nous semble important de comprendre ce que sont fondamentalement la tactique et la stratégie. S’agit-il de notions qui sont des connaissances intuitives, synthétisant les caractéristiques essentielles de ce qu’elles recouvrent, ou des concepts, représentations générales et abstraites ?

Que recouvre le terme « Tactique » ?
Il est nécessaire de sortir du domaine militaire, source de profondes confusions, qui est peu pertinent.
Le terme « Tactique » est un terme assez couramment utilisé dans notre vie courante pour une multitude des situations.

Dans la manœuvre de séduction, le fait d’avoir un contact tactile est une tactique. L’enfant faisant un sourire enjôleur, après avoir demandé une faveur, met en œuvre une tactique. Le commercial qui fait parler son client de ses hobbies applique une tactique. Sur la base de ces simples exemples quotidiens, qui ne sont pas des stratégies, la tactique semble donc n’être qu’une attitude, qu’un comportement ou qu’une action élémentaire.
Pour revenir au domaine militaire, placer des troupes rapides sur l’aile gauche, désaxer le centre de gravité en faisant mouvement ou organiser le front en arc de cercle sont des tactiques.
En revanche, déplacer un régiment de nuit vers un point, dans l’objectif d’obtenir un effet de surprise, mais, en réalité, leurrer l’ennemi et développer une attaque massive à l’opposé, est déjà une opération complexe composée de plusieurs briques élémentaires dont l’assemblage ne peut plus, même en faisant preuve de la pire mauvaise foi, être considéré comme une tactique.

Une tactique est un des éléments permettant à une stratégie de se dérouler, elle est une action simple. On ne gagne pas avec une tactique, car la Tactique est la donnée unitaire d’une action globale.
La « Tactique » est la brique élémentaire d’une construction qui lui est supérieure. Sans cette construction supérieure la tactique n’a aucun sens puisque n’allant pas vers un objectif déterminé.

Que recouvre le terme de « Stratégie » ?
La stratégie est pratiquée au quotidien dans notre vie personnelle, sociale ou professionnelle. En prenant l’exemple de la séduction, une multitude de manœuvres, souvent intuitives, sont utilisées : Inviter l’autre à dîner, faire rire, avoir un contact tactile, faire des compliments, offrir un cadeau, etc...

L’enfant désireux d’obtenir une autorisation de sortie tardive, va lui aussi développer une accumulation de manœuvres afin de parvenir à son objectif. Aider au rangement de la maison, finir ses devoirs et le dire, se montrer encore plus aimable qu’à l’habitude en toutes circonstances, etc...
Le commercial face à son client, va, quant à lui, mettre en œuvre une multitude de manœuvres pour amener celui-ci à lui passer la commande du siècle en installant un climat de sympathie, en instaurant une confiance réciproque, en l’écoutant, en le valorisant, en lui faisant un rabais exceptionnel, etc …

Ces différentes manœuvres sont des actions élémentaires et à ce titre des tactiques dont le cadre correspond à une véritable stratégie mise en place pour aboutir à un résultat global déterminé. La combinaison de tactiques élémentaires déterminées et calibrées est une stratégie.
Sur le plan militaire, la combinaison de tactiques tendant à un objectif fixé est une stratégie. La victoire d’Hannibal à Cannes est, par exemple, une victoire de sa stratégie sur le champ de bataille basée sur des actions tactiques ( disposition du front, accumulation massive de cavaliers lourds sur son aile gauche, recul volontaire de la ligne de front, bascule du centre de gravité, etc ...).

Des concepts à géométrie variable
La stratégie peut donc être définie comme une combinaison de tactiques. Avec cette définition le champ couvert par le terme de stratégie est extrêmement large, pouvant recouvrir une multitude de niveaux successifs.
Prenons l’exemple d’une société commerciale souhaitant diffuser un nouveau produit qu’elle pense révolutionnaire. Misant sur l’aspect novateur du produit, sa stratégie globale sera la rapidité et la large couverture géographique de sa commercialisation.
Afin de réaliser ses objectifs, il lui est nécessaire de former ses cadres à ce nouveau produit, de mettre en place une communication massive adéquat, de mobiliser des ressources de trésorerie, de fabriquer des stocks suffisants … Mais tous ces éléments sont eux-mêmes des mécaniques complexes faisant appel à des techniques, des ressources, des personnes nombreuses. Les différents services de la société vont développer en cascade leur propre stratégie. Ainsi la direction marketing va développer une « stratégie marketing », la direction commerciale, « une stratégie commerciale ». La Direction de la communication va devoir mettre en place plusieurs sous-stratégies spécifiques par pays, par support, par âge. La stratégie globale de l’entreprise qui se déclinera en « sous-stratégies ».

Dans l’univers militaire, chaque périmètre d’action met en place sa propre stratégie. La compagnie, le régiment, la division, le corps d’armée, l’armée, la Défense (Combinaison Terre, Air, Mer), la Nation (combinaison Défense, Diplomatie, Economie …)

En reprenant un exemple historique déjà cité, l’irrésistible remontée en Europe de l’armée carthaginoise d’Hannibal Barca à partir de -219 av. JC est une campagne stratégique constituée elle-même de manœuvres tactiques (Prise de places fortes, déplacement rapides ou lents, guerres d’usure, guerre psychologique).
La campagne d’Hannibal est une Stratégie. En revenant sur la bataille de Cannes, qui a fait l’objet d’une de nos précédentes études [9], aucun expert de la chose militaire ne peut raisonnablement la restreindre à une manœuvre tactique tant sa mécanique de fonctionnement est complexe.
Dans la perception globale de la campagne d’Hannibal, la Bataille de Cannes ou la prise de Sagonte sont des événements tactiques. Isolément, ils mettent en œuvre une véritables stratégies.

A ce stade de notre réflexion, la tactique est l’élément constitutif d’une stratégie qui lui est immédiatement supérieure. Lorsque plusieurs tactiques sont combinées, la manœuvre devient stratégique.

La stratégie d’une division est composée de la somme des tactiques régimentaires car au niveau de la division, la manœuvre d’un de ses régiments est une élément tactique. Lorsque l’angle de vue se déplace au niveau du régiment, celui-ci possède, à son tour, une stratégie qui lui est propre, fondée sur les manœuvres tactiques de ses compagnies.

Il en est de même dans la vie économique. En prenant pour exemple la commercialisation d’un produit ou d’un service pour une entreprise, celle-ci va au départ déterminer sa stratégie nationale. Les composantes tactiques constitutives de cette stratégie nationale vont être les tactiques déterminées par ses services marketing, commercial ou communication. Mais comme nous le voyons dans l’exemple présenté par le graphique, il n’est pas possible de résumer, par exemple, la manœuvre de communication à un simple élément tactique. La communication dans ce cas va faire l’objet d’une définition complexe et d’une stratégie élaborée

Les mots « Stratégie » et « Tactique » ont des caractéristiques essentielles changeantes et sont une représentation générale et abstraite d’une situation. Ils sont des concepts et leur réalité se décrit grâce à des expressions qualifiées. Dans un conflit armé, il existe une « Stratégie Nationale » se subdivisant en différentes stratégies dont la « Stratégie Militaire », se subdivisant à son tour en « Stratégies d’Armées », puis en « Stratégies Divisionnaires ». « Stratégie » et « Tactique » ne peuvent, par conséquent, pas être des notions La « Stratégie » est le contenant de « sous-stratégies et/ou de tactiques. La Tactique est une manœuvre élémentaire mise en œuvre dans le cadre d’une stratégie.
Mais cette nouvelle définition résiste-t-elle à une analyse plus approfondie si l’on veut prendre en compte le mouvement des troupes ou la Logistique ?

L’objection des « Opérations » et de la « Logistique »

Qu’en est-il des « Opérations » ?
Clausewitz avait compris qu’une définition claire des termes « Tactique » et « Stratégie » était nécessaire. Il savait aussi que « Tactique » et « Stratégie » sont des termes qui, en pratique, s’interpénètrent mutuellement dans le temps et dans l’espace. Il n’en tire, pourtant, aucune conséquence et reste bloqué sur la mise en valeur de la différence fondamentale essentielle entre leurs fonctions. Pire, il n’élargit jamais véritablement sa réflexion au delà de la bataille.
C’est avec les succès de Moltke [10] que l’idée d’ « Opérations » apparaît. Von der Goltz [11] les définie comme les mouvements et actions des grandes forces suivi en cela par de nombreux auteurs qui voient dans les opérations des mouvements de grandes formations.

Dans une tentative d’insertion des Opérations entre Tactique et Stratégie, Herbert Rosinski [12], dans une étude inédite trouvée dans les "Papiers Rosinski" au Naval War College de Newport, probablement écrite dans les années 1950, explique qu’ « entre les opérations au sens large et la tactique, il existe une large zone difficilement définissable ». Pour lui les mouvements de troupes sont des mouvements décidés aux plus hauts lieux du commandement de l’Armée et sont à ce titre stratégiques. A grand renforts d’exemples historiques, l’auteur développe une vision du mouvement des troupes au niveau stratégique. La marche de Marlborough en ce qu’elle est un transfert stratégique ne peut être considérée comme une opération.
Et dans ce flou déjà très épaissit, il définit les opérations comme ayant « pour objectif la défaite de l’ennemi en le contraignant à adopter une position désavantageuse [...] ».

Pour essayer d’y voir plus clair, en sortant à nouveau du domaine militaire, revenons à notre société commerciale dans sa stratégie de diffusion. Cette société, comme une armée en campagne, va devoir effectuer des mouvements de grande ampleur dans sa démarche globale. Le budget affecté à chaque pays est différent, les supports utilisés sont différents. La Stratégie globale n’attribue pas un budget communication par pays. C’est la connaissance locale du marché qui va permettre une ventilation par support en fonction des caractéristiques locales spécifiques. La société pourra miser intensivement sur l’internet et les réseaux sociaux en Europe, mais très peu, voire pas du tout en Afrique. En ce qui concerne les mouvements, un événement ponctuel localisé peut conduire à modifier radicalement le mouvement originel de la communication vers, par exemple, une accélération ou un retrait défensif.
Le mouvement des troupes peut donc être un mouvement stratégique, un mouvement opérationnel ou un mouvement tactique. Un mouvement est dit stratégique quand il est le mouvement d’une stratégie. Un mouvement est dit tactique lorsqu’il correspond au mouvement d’une composante tactique.

Dans une armée, le déplacement d’une unité régimentaire est un mouvement tactique au regard du mouvement stratégique divisionnaire, mais ce même mouvement est stratégique au regard des mouvements tactiques de ses compagnies. Le mouvement des troupes n’est pas une exception à notre choix de passer des notions aux concepts. Le mouvement est juste un élément pratique entrant dans la composition des concepts de « Tactique » et de « Stratégie ».
Le mouvement tactique (ou marche tactique) d’une petite unité au combat n’est pas le mouvement tactique de Marlborough [13].

Qu’en est-il de la « Logistique » ?
On ne peut parler de « Tactique » et de « Stratégie » sans évoquer le rôle prépondérant de la « Logistique ». Quoi que composante indirecte au combat, la « Logistique » est devenue essentielle dans le cadre de la guerre de mouvement.
Pour illustrer et essayer de comprendre l’importance et le positionnement de la Logistique, la référence la plus pertinente , et presque emblématique, est celle de Rommel et de son Afrika Korps.
Un mois à peine après son arrivée en Afrique, Rommel déclenche une offensive et balaie les Britanniques le 24 mars 1941 et déclare : « il faut exploiter le succès, ne pas s’encombrer des lamentations des logisticiens à la moindre difficulté et généralement de ne pas se contenter d’objectifs stratégiques trop limités ».
Notons que Rommel, lui-même, parle « d’objectifs stratégiques » pour décrire ce qui ressemble plus, selon la doctrine militaire actuelle, à des Opérations, voire même, à de la simple Tactique.

Malheureusement, la plus brillante des motivations aidée d’un génie tactique (ou opérationnel, ou stratégique) n’est pas suffisante pour faire face à un ennemi de façon durable, lorsqu’elle est confrontée à un ravitaillement insuffisant, l’absence de pièces de rechanges, un approvisionnement en carburant compliqué, des soldats en nombre insuffisant en raison des rapatriements sanitaires. La témérité de Rommel n’a pas plié devant les « lamentations des logisticiens », et l’Afrika Korps finira par capituler principalement en raison de ses soucis logistiques insurmontables !
L’aventure de l’Afrika Korps a marqué le monde militaire. La logistique est un élément essentiel de la bataille. Elle n’en est pas pour autant un concept comme le sont la tactique et la stratégie.
La Stratégie militaire des allemands en Afrique était subdivisée en sous-stratégies spécifiques comme la stratégie logistique, la stratégie psychologique, la stratégie armée. La logistique est un des éléments d’une stratégie globale. Elle est un service de la force armée au même titre que le marketing est un service de la société commerciale. La logistique peut être stratégique lorsque l’on réquisitionne des matériels civils (Les taxis de la Marne en 1914, tenant d’ailleurs plus d’une manœuvre psychologique que logistique ). Elle peut être opérationnelle lorsque l’on détermine les bases de soutien, la quantité d’approvisionnement nécessaire, le rythme de ces approvisionnements. La logistique peut aussi être tactique lorsque sont enterrés des réservoirs de carburant souples sur le cheminement des unités afin de permettre aux troupes de disposer de carburant en permanence sur leur parcours.
Lors d’un conflit au niveau national, il existe une stratégie nationale dont les composantes peuvent être militaire, diplomatique ou économique). Et chaque composante développe à son tour une stratégie qui lui est propre et dont les composantes sont multiples (Terre-Air-Mer, dans le cas de la stratégie militaire).
La tactique est une composante qui alliée à d’autres permet la réalisation d’une stratégie. La gestion des réseaux sociaux est pour une société un élément tactique de sa communication, et la communication est un élément tactique de la stratégie de commercialisation, etc...
La manœuvre régimentaire est Tactique vue du niveau divisionnaire, mais cette même manœuvre est Stratégie vue du niveau des compagnies.
Comme nous venons de le voir, Tactique et Stratégie sont des concepts totalement dépendants de leur contenant hiérarchique direct, du niveau d’analyse envisagé et ne peuvent, pas être définis comme des notions. La stratégie est un contenant, alors que la tactique est un contenu.

Que retenir ?

Depuis l’introduction du terme « Stratégie » au dix-huitième siècle par Joly de Maizeroy, les auteurs civils et militaires qui se sont succédé ont tenté de différencier la tactique de la stratégie. La tâche s’est avérée d’autant plus compliquée, que perçus en tant que notion, les termes « Tactique » et « Stratégie » sont intimement liés et imbriqués. C’est cette approche sous l’angle de la notion qui a irrémédiablement conduit à fournir des définitions synthétisant des caractéristiques essentielles, obligeant parfois à créer de nouvelles notions complémentaires comme les « Opérations » ou la « Logistique ».
Face à une telle complexité, il nous semblait nécessaire de reprendre l’origine de ces termes afin de les redéfinir non plus en tant que notion, mais en tant que concepts généraux et abstraits et leur donner ainsi une plus pertinente flexibilité terminologique.

La Stratégie définit la manœuvre d’une entité au regard de son propre niveau décisionnel ou des échelons décisionnels qui lui sont inférieurs. Exemple : Vue d’un navire de guerre, la manœuvre d’une Force Navale est stratégique.

La Tactique définit la manœuvre d’une entité, au regard du(des) échelon(s) décisionnel(s) qui lui est(sont) supérieur(s). Exemple : Vue de la Division Blindée, la manœuvre d’un de ses Régiments est tactique.

NOTES

[1] Sir Basil Henry Liddell Hart (31 octobre 1895 – 29 janvier 1970) était un historien militaire anglais. Il a repris et développé les théories du général français Jean-Baptiste Eugène Estienne pour produire des travaux sur la théorie d’utilisation des blindés au XXe siècle. Source wikipédia. Il faut noter que l’article wikipédia nous semble assez injustement construit à charge, avec une mention très longue sur un « travail très orienté ». Basil Lidell Hart reste un grand et brillant analyste de la stratégie, qui défend la théorie dite de « l’approche indirecte », théorie insistant sur l’importance d’éviter un choc frontal avec l’adversaire.
[2] L’opération Barbarossa (en allemand : Unternehmen Barbarossa, nommée en référence à l’empereur Frédéric Barberousse, est le nom de code désignant l’invasion par le IIIe Reich de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale.
[3] Paul-Gédéon Joly de Maïzeroy naît à Metz le 10 janvier 1791. Engagé à 15 ans dans l’armée, très jeune il participe aux campagnes de Bohème et de Flandres avec le comte de Saxe et se conduit brillamment au siège de Namur et aux batailles de Raucoux et de Lawfeld. Il fait ensuite la guerre de Sept Ans avec le grade de lieutenant-colonel. Il fut nommé brigadier des Armées peu avant sa mort. Paul-Gédéon Joly de Maïzeroy décéda le 7 février 1780. Source wikipédia
[4] Eclairage apporté par Thierry WIDEMANN, Chercheur au Service historique de la défense, dans son article consacré à Joly de Maizeroy publié par le Centre d’Etudes Stratégiques de l’Armée de Terre
[5] Dietrich Adam Heinrich von Bülow (Henri Bülow), né en 1760 et décédé en 1807, est un écrivain allemand. Il a écrit des ouvrages de tactiques militaires au début du XIXe siècle qui eurent du succès, notamment une Histoire de la campagne de 1805 où il critiquait les opérations du gouvernement prussien. Incarcéré pour ce fait, il mourut en prison. Source wikipédia
[6] Carl Philipp Gottlieb von Clausewitz, né le 1er juin 1780 à Magdebourg et mort le 16 novembre 1831 à Breslau, est un officier et théoricien militaire prussien. Il est l’auteur d’un traité majeur de stratégie militaire : De la guerre. Notre vision de l’apport de Clausewitz est très contrastée. La place qui lui est accordée dans la stratégie militaire moderne, nous semble extrêmement surévaluée dans ses fondements, mais il reste une base fondamentale des réflexions stratégiques. Les conceptions de Clausewitz sont très datés et s’adaptent peu à une vision plus étendue de la stratégie, quoiqu’en disent ses défenseurs acharnés.
[7] Carl von Clausewitz, Vom Kriege, II, 1
[8] Le Deutsches Afrikakorps (en abrégé Afrika Korps, Afrikakorps ou DAK) était le quartier général commandant les divisions allemandes de panzers dans les déserts de Libye et d’Égypte occidentale, puis en Tunisie, pendant la Seconde Guerre mondiale. Peu à peu, le nom Afrika Korps engloba le QG et les unités militaires qui lui étaient rattachées. Le DAK fut formé le 19 février 1941 après la décision d’envoyer un corps expéditionnaire en Libye italienne pour soutenir les troupes de Mussolini. En effet, les Italiens étaient bloqués par la contre-offensive du VIIIe corps d’armée britannique, contre-offensive appelée Opération Compass. Le corps expéditionnaire allemand était commandé par le général Erwin Rommel et avait à l’origine pour seule mission de reconquérir la Cyrénaïque et la Libye.
[9] La Bataille de Cannes par Rene HYS
[10] Helmuth Karl Bernhard, comte von Moltke, né le 26 octobre 1800 à Parchim, mort le 24 avril 1891 à Berlin, est un général prussien qui a servi comme chef du grand état-major général de l’armée prussienne notamment pendant les guerres contre l’Autriche en 1866 et contre la France en 1870-1871.
[11] Le baron Colmar von der Goltz, surnommé Goltz Pacha (12 août 1843 – 19 avril 1916) est un maréchal prussien qui fut au service de l’Empire ottoman et de l’Empire allemand, et également historien.
[12] Herbert F. Rosinski , né le 30 Janvier 1903 à Königsberg en Prusse orientale , mort le 27 Février 1962 à New York, Etats-Unis, était un historien américain d’origine allemande de l’histoire militaire allemande spécialiste de la stratégie de guerre en mer.
[13] John Churchill (26 mai 1650, Musbury – 16 juin 1722, Cumberland Lodge), comte puis 1er duc de Marlborough, est un général et homme politique anglais dont la carrière s’étend sur le règne de cinq monarques du XVIIe et XVIIIe siècles. Il est une figure marquante de l’histoire de la stratégie en raison de la marche de 400 kilomètres de son armée vers la Bavière afin d’empêcher Vienne de tomber aux mains de l’ennemi. Cette marche est considérée comme un chef d’oeuvre d’organisation et de dissimulation.

René HYS
janvier 2015

 

 
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